Nous serons les prochains

Texte soutenu par la Chartreuse - CNES de Villeneuve-lèz-Avignon

Sur une commande de Paul Desveaux et la compagnie l'Héliotrope

Raconter l'histoire d'Angela Davis, philosophe, militante afro-américaine, communiste, féministe, c'est avant tout raconter une histoire de corps. De la place qu'on leur accorde ou non, de l'espace dont ils disposent au sein de nos sociétés.

EXTRAIT DU TEXTE

 

ANGELA DAVIS : Je vais vous parler des meurtres. 

Je vais vous parler de mes meurtres. 

Au début il y a toujours un meurtre. Un meurtre qui est comme une question, un point d’interrogation qui se dresse devant vous et auquel vous devez répondre. J’en ai connu beaucoup des points d’interrogation de ce genre-là. J’y ai toujours répondu. Une seule fois, j’ai fui, j’ai pris la fuite devant le meurtre, j’ai cavalé, puis on m’a attrapée. Je vais commencer par ce meurtre-là.

 

Je vais commencer par Jon. Jonathan Jackson. Assassiné à dix-sept ans par un gardien de la prison de San Quentin.

 

Dans un deux-pièces de Los Angeles

Les Jackson s’entassent à sept

Pas de berceuse pas de nourrice

Rien que des pneus qui crissent

Rien que des cris haineux

Des pots d’échappement

Des attroupements.

Georges et Jon dix ans d’écart

Grandissent dans les squares, les squats, les couloirs

Du fond des quartiers noirs.

 

Happy birthday

Georges fête ses dix-sept bougies sous les sirènes de la nuit

Son petit frère Jon le suit

Et sur un coup de folie 

Il s’envoie un p’tit whisky 

« Mais putain t’as que sept ans »

« S’teuplait l’dis pas à maman » 

Ils se marrent à en mourir

C’est leur ultime fou rire

Dernier anniversaire hors pénitentiaire

 

Trois mois passent.

Au volant d’une caisse 

Georges s’enfuit en vitesse 

Main basse sur la recette de la station-service

Soixante-dix balles pour tout vice

« POLICE ASSIEDS-TOI 

Mains sur le capot

J’te dis d’pas bouger négro

Les gars comme toi c’est au trou qu’on les envoie

Tu vas voir c’qui t’attend en attendant serre les dents »

 

Prison de San Quentin

Persécutions inquantifiables

Ici les chiottes sont perméables et la sentence irrémédiable

Pour trois biftons qu’il a pris

Georges est bouclé à vie.

Les tôliers, criminels en uniforme

Fournissent tournevis cruciformes et autres armes protéiformes

Aux bagnards blancs excités à crever du noir

A San Quentin des morts y en a tous les soirs

 

Au parloir

Les poches remplies d’mouchoirs

Jon retrouve Georges son frère 

Et ne pense plus qu’à l’extraire 

De cette cellule négrière

 

Dix ans plus tard

Délaissé par l’espoir

Jon pénètre une salle d’audience

Haut lieu de l’immondice 

7 août 70

Trois taulards de San Quentin 

Comparaissent pour quelques coups de poings

D’un coup Jon rapplique et sort le revolver

« Bougez-pas bande de bâtards

J’vous fais bouffer vos probatoires, vos moratoires diffamatoires

Bande de barbares

J’vais vous foutre du compensatoire

En ce jour dérogatoire

Écoutez-bien bande de cafards

Écoutez-bien toutes mes consignes

Sinon j’vous assassine

J’exige la relaxe de tous les frères, tous les négros 

Sous les barreaux, dans les cachots, 

Cloués dans les enclos

C’est la fin du complot alors abrogez vos sanglots

Saisissez vos stylos

Libérez les noirs, les chicanos, les latinos

Ou j’loge une balle de plomb au fond d’vos organes génitaux » 

 

Jon rejoint par les accusés 

Prend en otage le procureur, le juge et les jurés

Flingue sur la nuque il les pousse dans une camionnette

Un gardien tire à la mitraillette

Jon réplique depuis la fourgonnette

Rafales de coups de feu c’est pire qu’un octogone

Ça détonne, ça résonne 

On se croirait dans un cyclone

D’un seul coup les tirs cessent

Plus qu’une fumée épaisse

Le tôlier s’avance

« Allô la centrale on a une tuile

Quatre macchabées, des négros, criblés de projectiles

Mais attend le truc plus gros

Le vrai gros problème

Le juge est refroidi, deux balles dans l’abdomen. »

 

Jonathan est étendu sur le sol dans la cour du tribunal. Dans sa main un semi-automatique acheté il y a quelques années et enregistré à mon nom. Il l’avait pioché la veille dans le stock d’arme du local des Black Panthers.

Après la fusillade, le tôlier constate la mort du juge pris en otage : « Oups j’ai peut-être fait une boulette moi… ». Il passe deux-trois coups de fil et hop, on envoie le cadavre, direct en crémation. 

Les balles à l’intérieur de lui ont fondu. Personne ne les a analysées. 

Elles pouvaient venir de Jon. Elle pouvait venir du gardien. 

Le choix était vite fait. 

L’arme de Jon était à mon nom. C’est moi qu’on a accusée.

 

Elle montre l’avis de recherche du FBI.

 

Ça c’est l’avis de recherche diffusé par le FBI quelques jours après le meurtre de Jon. Mon visage et mes mensurations placardés dans tout le pays. 

« Angela Davis est un des dix criminels recherchés par le FBI. Elle est accusée de meurtre, kidnapping et conspiration. Elle est sans doute armée et si vous la voyez n’essayez pas de faire quelque chose. Contactez immédiatement le bureau local du FBI. »

 

Autant vous dire que pendant la cavale j’avais pas cette tête-là.

Je ne pouvais pas me balader au milieu de tous les flics en civil avec une afro triomphante non. C’était une incitation au meurtre. 

J’ai dû faire ce que font les noirs qui cherchent à passer pour des blancs. 

J’ai dû faire un défrisage. 

 

Je voudrais m’excuser auprès de toutes les femmes noires à la peau claire qui portaient une afro pendant ma cavale. Elles étaient en danger à cause de moi. Pardon à toutes mes sœurs arrêtées par erreur par des hommes blancs en uniforme. Dès que l’une d’elles passait ils la couchaient sur l’asphalte en hurlant : 

ÊTES-VOUS ANGELA DAVIS ? ÊTES-VOUS UN DES DIX CRIMINELS RECHERCHÉS PAR LE FBI ? ÊTES-VOUS ACCUSÉE DE KIDNAPPING ? ÊTES-VOUS ACCUSÉE DE MEURTRE ? ÊTES-VOUS ACCUSÉE DE CONSPIRATION ? ÊTES-VOUS ANGELA DAVIS ?

 

Pause. 

 

Kidnapping, meurtre et conspiration. 

Je pouvais finir grillée sur la chaise électrique pour chacun des chefs d’accusation. 

Et donc j’ai fui devant ce meurtre. 

Mais je ne voulais pas quitter le pays. C’était là qu’était la lutte et moi ma lutte c’est ma vie. 

Alors je suis restée là, enfin aux États-Unis. En Californie, puis à New York. 

J’ai tenté de disparaître tout en restant là. 

Je suis devenue un fantôme.

 

Ce matin-là le 13 octobre 1970, je suis à New York. Ça fait deux mois que je cavale.

En arrivant à l’hôtel j’ai un mauvais pressentiment. 

Il y a plein d’hommes blancs. Des hommes blancs bien coiffés. Ils portent la coupe règlementaire et moi je me dis : 

Qu’est-ce que ça sent le flic…

Des flics. Des flics partout qui grouillent sur le parvis. Des flics qui m’attendent en prenant la pause : FBI STYLE tiré des séries télés où des agents – blancs – deviennent des héros en faisant sauter le caisson des fugitifs – noirs – à coup de Remington 870. Ils sont flics pour avoir une vie « vue à la télé » et moi je me trimballe au milieu d’eux. 

- L’un des dix criminels les plus dangereux du pays –

 

Je ne sais pas si vous vous êtes déjà trouvés dans cette situation. 

Tu observes chacun de tes membres pour être sûre qu’aucun tic ne vienne parasiter ta démarche tranquille. Un geste brusque… BAM ils t’explosent le ciboulot. Ils diront : elle a tenté de s’enfuir. Affaire classée emballé c’est pesé ils riront grassement en s’enfilant des verres de mezcal pendant que des asticots éliront domicile au fond de tes oreilles en décomposition.

 

Je ne suis pas morte dans cet hôtel. 

Ils m’ont juste jetée par terre. Ils ont gueulé à me percer les tympans. Ils ont tordu mes bras. Ils m’ont passé les menottes. Ils m’ont trainée dans une des chambres. Et là, on a attendu la comparaison de mes empreintes digitales.

Si on avait été à votre époque, à votre état de civilisation, ils auraient sans doute fait un selfie autour de moi, en tirant sur mes cheveux pour relever ma tête vers l’objectif. 

 

Pause.

 

Si ça peut vous rassurer je n’étais pas au courant du plan de Jon. C’était un suicide. Un noir qui pénètre dans un tribunal avec une carabine n’a aucune chance de s’en sortir. Je vous déconseille d’essayer. 

 

Pause. 

 

C’était la première fois que je cavalais devant un meurtre. 

D’habitude les meurtres j’y réponds. D’habitude je réplique.

 

Ça m’amène au deuxième meurtre. 

Mon premier en réalité. 

Un très long meurtre. Un meurtre long de douze ans. 

J’ai grandi à Birmingham, en Alabama dans un endroit qu’on appelait : Dynamite Hill.

CRÉATION

Novembre 2021 au Théâtre de l'Étincelle, Rouen

Mise en scène de Paul Desveaux

Avec Astrid Bayiha

Musique de Blade MC