LES ESSENTIELLES

 

Texte sélectionné par le label Jeunes Textes en Liberté

Sélection 2020 du Comité Collisions

Ce jour-là, sur la chaîne de découpe de l’abattoir, il n’y a pas que des vaches. Ce jour-là il y a une femme suspendue la tête en bas au milieu des bovins, une employée de l’abattoir qui n’a rien à faire là. Ses collègues protestent : c’est à cause de la rapidité des cadences qu’elle s’est retrouvée dans cet état. Une grève se profile mais personne n’en a jamais fait et surtout, personne n’est prêt à endosser le rôle de porte-parole. Sous l’œil las des vaches attendant la reprise des cadences, les ouvrier.e.s improvisent un soulèvement aux méthodes inaccoutumées.

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EXTRAIT DU TEXTE

Sur la chaîne de découpe d’un abattoir. Des ouvrières et ouvriers.

MOËL : Comment ça c’est pas glauque la moelle épinière ? Ça se voit que tu t’es pas pris des giclées de jus de moelle dans l’œil toi. / La dernière fois ça m’a cramé, pendant deux jours j’y voyais quedal sur la chaîne, j’étais à l’aveugle.

TRIP: / Non mais je suis à la triperie je te rappelle. Alors pardon mais ton jus de moelle là ça me fait bien marrer. Moi c’est des giclées de / merde que je me prends dans la gueule, alors ta moelle pardon mais…

LANG : / J’ai jamais fait la moelle, ça marche comment en fait, tu racles ? 

 

RIP : Quedal, tu racles quedal / c’est quasi automatisé.

MOËL : / Tu racles pas vraiment mais… C’est pas automatisé toi, qu’est-ce que tu dis ! T’as la bête qui arrive décapitée et t’enfonces une espère de grosse tige dans le trou là où y avait la tête quoi et puis là tu remues de haut en bas pour tout décoller et l’autre en bas, ton binôme, il aspire la moelle qui tombe « Ssshhhluugh »

TRIP : Ouais ben il aspire pas avec sa bouche que je sache.

 

LANG : / Baah.

MOËL : / Qu’est-ce que t’as toi encore ?

TRIP : Voilà c’est automatisé, c’est bien ce que je disais.

MOËL : Vas-y ferme là là avec tes automatisés là, j’te jure si tu continues j’vais…

LANG : Moi je vais vous dire, alors pardon d’être aussi directe, mais moi je trouve que ça serait normal que ce soit toi le porte-parole.

GORGE : Moi ? Et pourquoi ce serait moi?

 

LANG : Parce que t’es le saigneur, je trouve que ça devrait être comme ça, ça me paraît plus logique quoi, je le ressens comme ça.

GORGE : Je vois pas en quoi ce serait logique.

LANG : Non vous trouvez pas vous, vous en pensez quoi ?

 

MOËL : Oh bah moi…

TRIP : C’est vrai que t’as la carrure quoi.

 

GORGE : La carrure ?

TRIP : Ouais non mais je sais pas après…

 

MOËL : Après c’est vrai qu’on n’est pas beaucoup à vouloir prendre ton poste quoi, t’as moins la pression, enfin je veux dire, moi à la moelle ils me remplacent comme ça, clac,en un claquement de doigt, le premier gars qui débarque hop. Mais toi t’es à la partie la plus…

GORGE : Sale ?

MOËL : Le prends pas mal frère, moi je respecte grave, mais t’es moins facilement remplaçable quoi. Déjà faut trouver un mec qui veut tuer et en plus qui fait du halal.

GORGE : Tu crois que je voulais tuer quand je suis arrivé là ?

MOËL : C’est pas ce que j’ai dit, c’est pas ce que j’ai dit. Détente mec personne va te forcer, si tu veux pas le faire je respecte moi.

Silence.

TRIP : Ça va ?

Silence.

TRIP : Ça va ?

PEAU : Non ça va pas je… je comprends pas comment vous pouvez parler de ça là, vous organiser et tout alors qu’elle est là, toujours là comme ça… pendue la tête en bas… morte là comme ça…

TRIP : Mais justement, justement, c’est horrible c’est sûr mais justement, faut pas qu’elle soit morte pour rien, faut que ça serve à quelque chose et que grâce à… enfin comme elle est morte quoi, que ça permette qu’il y ait plus jamais d’autre accident.

MOËL : Ben voilà t’as qu’à l’annoncer toi la grève, c’est beau là ce que t’as dit, je te jure ça m’a touché, ça devrait être toi le porte-parole.

TRIP : Ah non non je…

LANG : Il a raison, franchement je me suis dit pareil pendant que je t’écoutais.

 

MOËL : Alors c’est bon tu le fais ?

LANG : Hein ? Tu le fais ?

TRIP : Non, je suis désolé mais non.

Silence.

PEAU : On pourrait la décrocher au moins…

 

GORGE : Moi je pense qu’on devrait la laisser là. 

 

Silence.

PEAU : Comment ça ?

 

MOËL : La laisser là ?

 

GORGE : Ça, ça choquerait. 

TRIP : « Accident du travail dans un abattoir : les ouvriers font grève autour du cadavre. »

 

PEAU : Mais vous… vous… vous êtes complètement MALADES !!

LANG : C’est vrai que c’est horrible mais c’est un bon moyen pour qu’on s’intéresse à nous.

MOËL : Ah ouais là on passerait au JT c’est sûr.

PEAU : Vous trouvez pas qu’elle a déjà assez souffert comme ça ? Vous avez aucun respect ?

LANG : Elle souffre plus trop là…

TRIP : Moi si je mourrais comme ça j’aimerais qu’on utilise ma mort et que… qu’on dénonce quoi. C’est comme si… comme si c’était l’abattoir qui l’avait tuée. D’ailleurs si c’était vraiment ton amie tu devrais être volontaire pour être la porte-parole.

PEAU : Mais vous y connaissez rien vous ! Vous avez déjà fait la grève ? Vous avez déjà fait une grève ?

Silence.

PEAU : Ben voilà. On peut pas faire ça comme ça. Pour… pour faire une grève faut des syndicats, faut savoir faire, faut… faut être…un professionnel. Nous on est tout seuls,celui qui va parler va se faire virer direct alors non merci c’est vraiment… c’est vraiment pas… on devrait faire notre deuil au lieu de…

MOËL : Si on passe au JT ils pourront quand même nous virer ?

 

LANG : Oui.

Silence.

TRIP : Qu’est-ce qu’on fait alors ?

 

MOËL : On la fait pas ?

GORGE : De quoi ?

 

MOËL : La grève.

 

TRIP : Ben si mais…

LANG : On n’a pas de porte-parole.

Silence.

 

PEAU : Vous voulez vraiment la laisser là ?